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Émotion-Cognition : le grand débat

Argument provenant de la perception visuelle du mouvement

 

Auteur :

Alhadi Chafi

Docteur en Psychologie, Laboratoire PSITEC

À l’heure où la psychologie est de plus en plus intéressée par le traitement de l’information, et qu’il existe des modèles à n’en plus compter, des auteurs se penchent sur la pertinence de modèles cognitifs dans l’étude de l’affect. Effectivement, si l’on prend la base de ces modèles, il est sans conteste que la théorie dite de James-Lange (1884-1885) ne donne aucune place à l’aspect cognitif dans le processus émotionnel, si ce n’est le versant perceptif. Pour James et Lange, nous voyons un ours, nous nous mettons à courir, et enfin, nous avons peur. Bien que très séduisant, ce modèle ne donne pas d’explication quant à la nonréaction, voire même la réaction positive, que peut procurer la vue d’un tigre au Zoo, par exemple. Près de cent ans plus tard, Schachter et Singer (1962) montrent que pour qu’une émotion naisse, il faut que deux facteurs soient présents : (i) l’activation physiologique (arousal) et, (ii) l’interprétation cognitive (appraisal). En d’autres termes, si vous n’avez pas peur quand vous voyez un serpent dans son aquarium, c’est parce que vous êtes conscients qu’il ne peut (a priori) pas sortir de son aquarium, et donc que vous êtes en sécurité. Partant de là, il est possible de mettre en œuvre un modèle très simple qui suivrait le modèle de Schachter et Singer de 1962.

Par la suite, beaucoup de modèles cognitifs tous aussi complexes les uns que les autres ont fait leur apparition. En fait, si ces modèles sont aussi compliqués, c’est qu’ils prennent souvent le processus émotionnel comme une dynamique séquentielle. C’est effectivement ce qui est montré au niveau neurologique. Ainsi, Scherer (2005) décrit de manière très précise ce qui se passe au niveau des différentes sousévaluations (quatre au total) qui composent l’appraisal général, sachant que ces sousévaluations contiennent elles-mêmes des sous- composantes. Des modèles émotionnels de ce type sont des exemples de précision temporelle, et ont toute leur place dans la neuropsychologie. Cependant, des études récentes et plus en lien avec la psychologie cognitive et comportementale vont dans le sens d’une simplification des modélisations concernant la dynamique émotionnelle. Cette simplification est non seulement intéressante, mais elle est aussi nécessaire car un thérapeute n’a pas besoin de modèles aussi complexes que les modèles cognitifs actuels (aussi appelés modèles multiniveaux). En effet, un modèle n’est qu’une dépiction de la réalité afin de mieux en comprendre les tenants et les aboutissants, et en aucun cas une vérité absolue qui tiendrait le rôle de parole d’évangile.

En plus de cela, il est à rappeler que la dichotomie entre perception et action fut remise en question par la découverte des neurones miroirs (1). Les neurones miroirs sont des neurones moteurs, situés dans les aires motrices et prémotrices du cortex, et qui sont également activés lors de la vue d’une action effectuée par un individu. Ainsi, voir un individu faire des pompes entrainera des activations motrices au niveau des aires cérébrales concernées, et dans une moindre mesure au niveau des muscles concernés. De la même manière, voir une expression faciale émotionnelle de peur va activer les zones cérébrales spécifiques à la peur (e.g. l’amygdale) et l’individu qui voit le visage va ressentir des affects similaires. A partir de là, non seulement la frontière entre Perception et Action semble caduque, mais nous pouvons également constater l’évidence du lien quasiconsubstantiel entre Emotion et Action. Le célèbre “Je pense donc je suis” de Descartes pourrait devenir “J’agis donc je vis”.

Des arguments récents provenant d’études sur la perception visuelle vont dans le sens de cette affirmation qui pourrait paraître exubérante. En effet, un ensemble de recherches du Laboratoire PSITEC de l’Université Lille Nord de France montre que percevoir des mouvements très simples (e.g. voir une boule rebondir) peut entraîner des interprétations émotionnelles (e.g. ajouter un sourire à la boule lorsqu’un dessin est exigé). C’est d’ailleurs sur ce principe que Walt Disney et Pixar ont pu faire des films d’animation qui entraînent le vécu de réelles émotions chez les spectateurs alors que les personnages de ces films sont des robots ou des jouets. De nombreux auteurs font l’hypothèse et démontrent que toutes les trajectoires de mouvement n’ont pas la même valeur adaptative (Podevin, 2009 ; Rusinek, 2009 ; Chafi, 2010). Pour exemple, un mouvement translationnel serait vu comme neutre et n’entraînerait pas d’émotions particulières.

La question qui se pose ici est « En quoi le lien entre mouvement et émotion est-il un argument en faveur du lien entre émotion et action ? » Comme nous l’avons vu plus haut, voir un mouvement entraîne une simulation sensorimotrice qui, de facto, va induire un état émotionnel. Cet état émotionnel a pour but d’adapter l’individu à son environnement de par ses actions. Ainsi, il est possible de voir le processus émotionnel comme une action en soi. C’est ce type de raisonnement qui explique pourquoi notre cœur bat fort et envoie énormément de sang dans nos membres inférieurs lorsque nous sommes confrontés à une situation où fuir est la meilleure option. Les recherches actuelles sont donc de plus en plus en accord avec la vision de Spinoza, et Damasio, sur les relations entre corps et pensée, nous faisant par là-même retourner aux écrits de James et de Lange.

En conclusion, nous pouvons dire que même la Recherche Scientifique est en proie aux serpents qui se mordent la queue. Même si le modèle de James-Lange paraît un peu réducteur, il semble qu’à un niveau macroscopique, nous n’ayons pas besoin de beaucoup plus d’éléments pour expliquer la naissance d’émotions ou d’humeurs. De plus, ces thymies peuvent amener à des pathologies comme des phobies ou des troubles de l’humeur. Il serait donc intéressant d’orienter nos recherches futures vers la création de techniques thérapeutiques pour contrer ces processus dysfonctionnels.

 

1. Voir l’article dédié dans CSS n°5.

 

Bibliographie

Chafi, A. (2010). Motion from an object and influence on the perception of emotional displays. Journée des Doctorants, Laboratoire PSITEC, Lille. Damasio, A.R. (2003). Spinoza avait raison : joie et tristesse, le cerveau des émotions. Paris : Odile Jacob. James, W. (1884). What is an Emotion ? Mind, 9, 188-205. Lange, C.G. (1885). The Mechanism of the Emotions. In Rand, Benjamin (Ed.). (1912). The Classical Psychologists, 672-684. Boston : Huffton Mifflin. Podevin, G. (2009). Influence des Mouvements Elementaires sur les Processus Cognitifs Emotionnels. Thèse de Doctorat, Université de Lille Nord de France UDL3. Rusinek, S. (2009). Désensibilisation de l’arachnophobie à l’aide d’une induction émotionnelle positive par le mouvement. Premier Congrès Français de Psychiatrie, décembre 2009. Schachter, S., & Singer, J.E. (1962). Cognitive, Social, and Physiological Determinants of Emotional State. Psychological Review, 69, 379-399. Scherer, K.R. (2005). The New Handbook of Methods in Nonverbal Behavior Research. Oxford University Press.

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