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La grammaire générative : De la syntaxe au fonctionnement cérébral

Auteur :

Audrey Bruneau

Ingénieure diplômée de l’ENSC

Et si la parole était une fonction cognitive dont la grammaire révèle des caractéristiques intrinsèques ?
Depuis le début du XXème siècle, les linguistes ont abordé l’apprentissage de la lecture en suivant le modèle  béhavioriste. L’enfant était alors considéré comme naissant comme une « ardoise vide » et il accédait au langage par un procédé d’apprentissage classique, par imitation de l’adulte. Mais à la fin des années 50, le linguiste Noam  Chomsky est venu bouleverser cette croyance en lançant dans cette mare d’empirisme un véritable édifice : la « grammaire générative et transformationnelle ».

Qui est Noam Chomsky ? Ce linguiste de 82 ans est actuellement professeur émérite au Massachusetts Institute of Technology, dans lequel il enseigne depuis 1955. Il est aujourd’hui considéré comme un pionnier des sciences cognitives grâce à l’émergence de son courant de linguistique générative. Cet intellectuel exerce également une  grande influence à travers le monde par son fort engagement politique et sa dénonciation du fonctionnement  médiatique. Pour comprendre ce qu’est la grammaire générative, rappelons-nous de ce que désigne une grammaire. Il s’agit dans le sens commun de règles définissant, pour chaque langue, si une phrase est correcte ou incorrecte. Ainsi, nous savons tous que la phrase « Je vais au cinéma » est  correcte, et que la phrase « Je vais cinéma au » est incorrecte car nous avons appris de manière tacite ces règles au cours de l’acquisition du langage, mais également plus formellement lorsque nous avons acquis l’écriture. Selon Noam Chomsky : « la grammaire d’une langue se propose d’être une description de la compétence intrinsèque du locuteur-auditeur idéal. Si la grammaire est, de plus, parfaitement explicite – en d’autres termes, si elle ne fait pas simplement confiance à la compréhension du lecteur intelligent, mais fournit une analyse explicite de l’activité qu’il déploie – nous pouvons, non sans redondance, l’appeler grammaire générative » (Aspects of the Theory of Syntax, 1965).

Le linguiste ne se limite pas à définir la grammaire comme un simple lot de règles que chaque individu apprend, il expose cette notion comme explicative et ainsi directement liée à notre système cognitif. Si la théorie béhavioriste se contente d’observer les comportements du locuteur, Chomsky distingue deux notions : la compétence et la performance linguistique. La grammaire générative est une théorie qui se focalise sur la compétence linguistique ; c’est-à-dire le système de règles intériorisé et abstrait de connaissances qu’une personne a de sa langue maternelle ; et non pas sur la performance linguistique. Cette performance se définit comme le simple emploi effectif de la compétence dans des situations d’usage de la langue.

Selon Chomsky, l’acte de parler n’est pas simplement le fait de reproduire des schémas d’apprentissage ; il s’agit d’une activité de création. La grammaire générative rend ainsi compte de la capacité des locuteurs à comprendre et à produire un nombre infini de phrases dans une langue au moyen d’un ensemble fini des mots et en respectant les règles syntaxiques. Ainsi, le linguiste annonce que l’acquisition du langage ne peut pas être le produit de mécanismes d’induction, d’analogie, ou de conditionnement ; puisque chaque phrase produite par un individu peut être une combinaison inédite de mots. Il y aurait dans chaque individu une capacité  innée à parler, qui le guide dans l’élaboration de la grammaire de la langue. Le principal argument de Noam Chomsky est dès 1965 celui de la
« pauvreté du stimulus». Il désigne le fait qu’un enfant soit capable d’accéder au langage malgré une exposition très partielle aux variances syntaxiques. Nous serions prédisposés à certaines structures du langage, c’est pourquoi la grammaire générative se veut modélisable. Comment est-il possible d’élaborer un tel modèle alors qu’il existe des milliers de langues différentes ?

En 1981, dans son ouvrage Lectures on Government and Binding, Chomsky prétend que le locuteur connaît à un niveau tacite un ensemble de principes et de paramètres pour utiliser sa langue. Les principes se définissent comme des propriétés universelles qui s’appliquent à toutes les langues. Nous pouvons citer en exemple la relation arbitraire entre une suite de mots ou de sons (signifiant) et le sens (signifié). Les paramètres, définissent des espaces de variations possibles entre chaque langue. Ils sont responsables des diversités linguistiques « de surface ».

En effet, les différences entre les langues ne sont pas si nombreuses, selon Noam Chomsky ; il s’agit seulement d’écarts minimes facilement accessibles. Chaque paramètre apparaît comme une option entre deux valeurs : positive ou négative. Il existe par exemple le paramètre de sujet non nul, qui indique si un sujet est toujours requis, comme en français (« Je bois un verre de vin »), ou s’il peut être élidé comme en castillan (« Bebo una copa de vino »). La combinaison de principes et de paramètres est génétiquement programmée ; elle est appelé Grammaire Universelle. Chez les jeunes enfants, les principes sont acquis de manière innée, et les paramètres ne sont pas fixés. Un enfant a seulement besoin d’acquérir quelques items lexicaux nécessaires d’une langue afin de fixer les valeurs des paramètres. C’est pour cette raison que très jeune, n’importe quel individu peut apprendre aussi rapidement et avec autant d’aisance n’importe quelle langue.

La dernière théorie portant sur la grammaire générative est le programme minimaliste, apparaissant en 1995. Une des hypothèses fortes de ce programme est que la faculté de langage et le dialogue interne doivent pouvoir être lisibles par d’autres systèmes cognitifs. Deux systèmes d’interface seraient mis en relation : d’une part, le système conceptuel intentionnel, d’autre part, l’appareil sensorimoteur. Le premier système constitue notre appareil de la pensée, de la planification, de  l’interprétation pour lequel la capacité de langage et notre dialogue interne existent. Le second système sert à externaliser les expressions du dialogue interne, dans des démarches de communication. Pour Noam Chomsky, il est indéniable que le langage nous sert prioritairement à penser, car une grande partie de notre dialogue interne n’est pas communiqué par la parole. La faculté de langage serait donc une fonction cognitive indispensable, répondant de manière « optimale » à des contraintes structurales préexistantes chez l’homme.

La linguistique générative, existante depuis plus de 50 ans, n’est pas le seul programme de recherche en linguistique actif aujourd’hui. Néanmoins, tous les travaux ultérieurs, qu’ils soient opposés ou partisans à la linguistique géné-
rative, se définissent par rapport à elle. Chomsky n’a cessé d’apporter des modifications à ses thèses, en conservant l’idée majeure que l’étude de la structure langagière nous offre une voie d’accès vers le fonctionnement cognitif de
l’homme. Le courant génératif a exercé depuis son début une forte influence dans des domaines différents de la linguistique. Cette approche s’est inscrite dans le cadre plus général des sciences cognitives, en faisant le lien avec les neurosciences, mais également en posant des problématiques de philosophie de l’esprit, en s’intéressant à la quintessence même de la pensée humaine.

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