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Vérités sur le mensonge

Auteur :

Emeline Racon

Tout le monde ment, sans exception. Vos parents, la caissière de votre boutique favorite, vos amis, vos collègues, vos supérieurs hiérarchiques, votre président…En moyenne, les adultes mentent 1 à 2 fois par jour, sans distinction entre les hommes et les femmes. Dès l’âge de 3 ans, l’enfant se sert du mensonge pour éviter la punition. Elle devient consciente seulement à l’âge de raison (6 ans) par apprentissage, car l’enfant distingue le vrai du faux et possède une imagination suffisante pour construire son discours. Il peut tout aussi bien utiliser le silence pour dissimuler une action ; le langage pour déformer la vérité et obtenir une récompense ; ou son corps pour mimer un faux comportement afin de susciter de l’intérêt. Quels qu’en soient la raison ou l’enjeu (haine, plaisir, valorisation personnelle, protection de l’être aimé), le mensonge reste un acte quotidien et finit par devenir plus naturel que le vrai. Il est parfois plus logique de mentir que de dire la vérité !

Dans les mœurs, c’est pourtant un acte méprisable. D’origine biblique, le droit de vérité est absolu, l’acte mensonger interdit. Selon les écrits de St Augustin, il se définit comme une manifestation consciente : il n’y a mensonge que s’il y a intention de tromper l’autre. Cette définition a déclenché de nombreuses questions dans le domaine de la philosophie et de l’éthique: Si l’individu n’est pas conscient, peut-on encore parler de mensonge ? Existerait-il alors un mensonge positif ? En effet, si quelqu’un ment, c’est uniquement sur un fait dont il connait la véracité auquel cas, il s’agit d’une erreur : « celui qui dit le faux en le croyant vrai ne ment donc pas. Celui qui dit le vrai en le croyant faux ment-il ? […] en disant quelque chose de vrai, il ne dit pas la vérité, il n’est de moins pas vrai, alors que sa parole ne manque pas d’exactitude » (extrait de la Revue d’éthique et de théologie morale, article 236 Luc Thomas Somme).

Les limites entre l’erreur et le mensonge sont donc assez proches. Qu’en est-il de la dissimulation ? Il s’agit aussi d’un acte volontaire mais qui ne sert pas à cacher uniquement la vérité. Dans ce cas, le contexte du discours ou de l’acte prend une place importante dans la justification du mensonge. Avons-nous le droit de mentir dans n’importe quelle situation ou à n’importe qui ? Deux situations ont d’ailleurs fait débat chez les philosophes du XXe siècle: d’un côté, le devoir de vérité du médecin auprès d’un mourant, et d’un autre côté, le devoir de vérité d’un citoyen abritant des fuyants juifs, quand il est interrogé par la Gestapo. Des réponses contradictoires à ces deux cas sont apportées par Kant et Jankélévitch. Le premier affirme que la vérité doit être révélée en toute circonstance car elle n’est que vertu (Métaphysique des mœurs II, Doctrine de la vertu, 1986) alors que le deuxième proteste qu’il est nécessaire de mentir si des vies sont en jeu (Traité des vertus t.2 vol 2, chap II, la sincérité, 1986). Vous noterez que cette divergence d’opinion peu très bien s’observer de nos jours sur des problématiques plus contemporaines.

Outre l’acte en lui-même, les conséquences du mensonge sont aussi importantes puisqu’elles impactent un autre individu, notamment sa croyance et ses émotions. Mentir porte atteinte à la croyance d’autrui puisque l’on change la véracité de sa représentation d’une règle ou d’une situation. Libre ensuite à notre cible d’accepter ce changement ou non. En effet, le message véhiculé par le menteur est d’abord faussé, perçu puis analysé par le destinataire, ce qui lui permettra de choisir de croire ou non le contenu du message. Cette dernière capacité va déterminer notre comportement et nos émotions. Lorsque notre cerveau considère qu’une proposition est exacte, il élabore des pensées et des actions futures; alors que si elle est perçue inexacte, elle est traitée comme un simple groupement d’items.

Ainsi, la véracité d’une proposition prendrait une couleur émotionnelle et déclencherait une activité cognitive plus importante. Ce phénomène est similaire à celui observé dans l’apprentissage de l’art, dans la reconnaissance faciale ou d’objet… (cf article, Synestètes : Vivons-nous tous dans le même monde, du CSS n°3).

Des recherches américaines sont allées jusqu’à étudier la nature des jugements que nous émettons sur les valeurs de certaines propositions mathématiques, géographiques ou sémantiques. Les IRM des volontaires de l’expérience ont révélé une différence d’activité cognitive au niveau du cortex préfrontal ventromédian, zone spécialisée dans le jugement de la beauté, la distinction entre l’agréable et le désagréable. Lorsque l’information est détectée comme vraie chez les volontaires, les régions associées à la beauté s’activent. Quand elle se révèle fausse pour les sujets, ce sont les zones associées au dégoût qui sont en jeu. Notre cerveau considérerait le mensonge comme laid et la vérité comme belle !

Cela pourrait s’expliquer en partie par les étapes de développement de nos fonctions cognitives. Au début de sa formation, notre cerveau commence d’abord à évaluer les choses de son environnement par les sensations et les sentiments et non par le raisonnement. Certains peuvent voir des applications utiles à ce lien entre le mensonge et les émotions, notamment pour la détection de vrais et de faux jugements. Évidemment, cela n’est pas si simple, car rien n’indique que nos émotions propres ne vont pas se confondre avec celles discriminant le vrai du faux.

Des subtilités peuvent aussi bien entrer en jeu comme le sourire faux, qui n’est qu’une simple contraction consciente des muscles des joues, ce qui le différencie d’une manifestation émotionnelle, spontanée et involontaire. Pourtant, de nombreuses techniques de détection, se basent sur le fait que les menteurs se trahissent par leur comportement et leurs émotions.

Le polygraphe regroupe un ensemble d’indices physiologiques (pression artérielle, respiration, activité musculaire) mesurant le degré d’anxiété d’un interrogé. Controversé, son principe se base essentiellement sur le fait que si l’individu est stressé alors il tait la vérité. Ces techniques sont complétées par des analyses de récits écrits et oraux (au niveau de la structure, de la cohérence, du temps, des connecteurs, du contexte des dires de l’interrogé), mesurant ainsi la pertinence de l’alibi. Ces outils figurent depuis longtemps dans les écoles de criminologie, accompagnés de recommandations basées sur l’expérience des forces de l’ordre ou de psychologues.

Néanmoins, certains préjugés enseignés persistent encore : celui du regard « Une personne qui ment détourne toujours le regard ! » est un classique. Dans ce cas, quelle fiabilité avons-nous sur de tels indices ? Un article de psychologues allemands (S.L. Sporer, B. Schwandt, Paraverbal indicators of deception: a meta-analytic synthesis, 2006) liste neuf marqueurs paraverbeaux (indices vocaux qui accompagnent la parole) et onze indices non verbaux pertinents. Leurs deux méta-analyses mettent en avant, particulièrement chez les menteurs, une hauteur tonale élevée, un temps de latence considérable entre les mots du discours, mais aussi pour le comportement, des gestes de mains moins accentués ou l’absence d’affirmation par un mouvement de tête. Les associations entre ces indices et le mensonge sont évidemment à nuancer. En complément, des procédures existent dans la manière de mener l’interrogatoire et de recueillir les témoignages, notamment par des procédures de rappel de faits en ordre inversé. L’efficacité de ces méthodes qui augmentent la charge cognitive de l’interrogé et facilitent ainsi la détection des indices comportementaux, a déjà été constatée. Enfin, il est bon de rappeler que la probabilité de détecter l’acte mensonger avoisine les 50%, due à une part importante laissée au hasard.

Pour aller plus loin

A. Vrij, S.A. Mann, R.P. Fisher, S. Leal, R. Milne, R. Bull, Increasing cognitive load to facilitate lie detection: the benefit of recalling an event in reverse order, Law and Human Behavior, Volume 32, Issue 3, Springer, 2008.

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